Quand l'autre parent copie tout ce que tu fais
Par Chloé Forbes Intervenante en santé mentale — et témoin privilégiée de toutes les formes de chaos familial
Vous organisez une sortie au musée. Deux semaines plus tard, l'autre parent publie des photos au même musée avec le sourire du siècle. Vous lancez les soirées jeux de société — surprise, ça devient leur nouvelle tradition. Vous trouvez la recette parfaite de pancakes en forme d'étoile. Vous connaissez la suite.
Si vous avez eu envie de lancer votre téléphone à travers la pièce en lisant ça, bienvenue. Vous êtes exactement au bon endroit.
Parce qu'on va parler d'une dynamique qu'on voit beaucoup en coparentalité et qu'on nomme rarement aussi clairement : le parent photocopieur. Et surtout, de ce que ça fait aux enfants coincés au milieu.
D'abord, on valide : oui, c'est frustrant. Non, t'es pas fou·folle.
Il y a une frustration très particulière à investir du temps, de la créativité, de l'énergie émotionnelle dans quelque chose — et de voir l'autre arriver deux semaines plus tard avec la même chose en s'attribuant le mérite. C'est le genre de frustration qui ne se règle pas avec une tisane et une grande respiration.
Alors avant d'aller plus loin : cette frustration est légitime. Ce n'est pas de la jalousie mesquine. C'est une réponse normale à quelque chose d'objectivement agaçant.
Bon. Maintenant qu'on a dit ça, parlons des enfants. Parce que c'est là que ça devient vraiment important.
Ce qui se passe dans la tête du parent photocopieur
Spoiler : c'est rarement conscient et machiavélique (même si certains jours, ça y ressemble fortement 😅).
Ce comportement révèle souvent une compétition parentale non résolue — une incapacité profonde à tolérer que l'enfant vive quelque chose de bien sans eux. C'est alimenté par la peur : peur de ne pas être assez, peur d'être remplaçable, peur que les enfants préfèrent l'autre maison.
Alors plutôt que de développer sa propre identité parentale, le parent photocopieur fait ce que son nom indique. Il copie. Parce que c'est plus facile que d'être créatif. Parce que c'est une façon détournée de dire "moi aussi je suis un bon parent."
Ce n'est pas une excuse. C'est juste une explication. Nuance importante.
Et les enfants dans tout ça? (La vraie question)
Les enfants en garde partagée ont un besoin fondamental qu'on sous-estime souvent : avoir deux maisons qui s'assument comme deux maisons distinctes.
Pas deux maisons parfaites. Pas deux maisons identiques. Juste deux endroits où ils savent ce qui les attend, où les règles sont claires, et où ils ont la permission d'être bien — sans culpabilité, sans compétition, sans avoir l'impression d'être un trophée que chacun essaie de mériter.
Quand un parent copie l'autre de façon systématique, cette distinction s'effondre. Et voilà ce qui arrive.
Le syndrome du miroir : quand les deux maisons se ressemblent trop
Imaginez que vous parlez couramment deux langues. C'est une richesse, non? Vous naviguez entre les deux naturellement, vous puisez dans chacune selon le contexte.
Maintenant imaginez que vos deux langues commencent à se ressembler au point de se confondre. Vous ne savez plus quelle expression vient d'où. Vous perdez les nuances. Et quelque chose d'essentiel disparaît.
C'est exactement ce que vivent les enfants quand leurs deux maisons deviennent des copies l'une de l'autre.
Chaque foyer est censé être une langue. Chaque parent a le droit — et la responsabilité — d'être authentiquement lui-même. Papa fait les pancakes à sa façon. Maman organise les soirées à la sienne. L'enfant s'enrichit des deux. Il n'a pas à choisir. Il n'a pas à comparer.
Le conflit de loyauté : le plus lourd à porter
Voici le film intérieur d'un enfant de 8 ans quand maman reproduit l'activité spéciale de chez papa :
"Est-ce que j'ai le droit de trouver ça aussi bien ici? Est-ce que c'est pareil? Est-ce que ça fait de moi un traître si j'aime les deux? Et si je dis que j'ai préféré la version de papa, est-ce que maman va être triste?"
Il ne dit pas ça avec ces mots-là. Mais son corps, lui, le dit. Irritabilité au retour des transferts. Difficulté à se détendre. Comportements régressifs. Maux de ventre inexpliqués le dimanche soir.
Ce ne sont pas des caprices. Ce sont des panneaux de signalisation émotionnelle. Et ils méritent d'être pris au sérieux.
La sécurité identitaire : ce qu'on oublie souvent
Un enfant construit son identité à travers les gens qui l'entourent. Il apprend qui il est en voyant comment les adultes importants dans sa vie font les choses à leur façon.
Quand un parent s'efface pour imiter l'autre, il prive involontairement l'enfant d'une perspective unique. Et l'enfant se retrouve avec deux versions du même adulte plutôt qu'avec deux adultes distincts qui l'aiment différemment.
C'est un appauvrissement, pas un enrichissement. Même si l'intention derrière est de "faire aussi bien que l'autre."
Ce dont les enfants ont besoin (en vrai, pas en théorie)
Rien de révolutionnaire ici. Juste du bon sens qu'on perd parfois dans le brouillard du conflit parental :
La prévisibilité. Je sais ce qui m'attend dans chaque maison. Pas de surprises déstabilisantes. Pas de règles qui changent selon l'humeur.
La permission d'aimer les deux. Je peux revenir du week-end de papa en disant que c'était super sans que maman fasse une tête. Je peux aimer les pancakes de maman sans trahir papa.
Des rituels qui appartiennent à chaque foyer. Il y a des choses qu'on fait juste ici. C'est notre affaire. C'est précieux parce que c'est unique.
L'absence de compétition. Personne ne cherche à être le meilleur parent du monde. On est juste des adultes qui font de leur mieux, chacun à leur façon.
Ce dernier point? C'est celui qui demande le plus de maturité émotionnelle. Et c'est souvent là que ça bloque.
Et toi, l'adulte qui crée et qui voit son travail se faire copier?
(Oui, je te parle à toi directement maintenant.)
Il y a quelque chose de particulièrement épuisant dans le fait d'être l'original dans cette dynamique. Tu investis. Tu crées. Tu cherches. Et tu regardes ton travail être recyclé sans crédit, pendant que les enfants disent "maman aussi elle fait ça!"
C'est injuste. Point.
Mais voici ce que la psychologie du développement nous dit, et je te demande de vraiment l'entendre :
Les enfants ne se souviennent pas de qui a eu l'idée. Ils se souviennent de comment ils se sont sentis avec toi.
Ton investissement authentique s'imprime différemment que la copie. L'enfant le ressent, même s'il ne peut pas l'articuler. La chaleur genuine, ça ne se photocopie pas. L'authenticité, ça ne s'imite pas vraiment — même quand quelqu'un essaie fort.
Continue d'être l'original. C'est ton superpower dans cette histoire.
Pour les professionnels qui accompagnent ces familles
Quelques pistes si vous travaillez avec des familles en situation de coparentalité haute-conflict :
Valider d'abord, analyser ensuite. La frustration du parent ou beau-parent qui vit cette dynamique est réelle et mérite d'être nommée avant d'être "travaillée."
Explorer avec l'enfant ce qui est unique à chaque maison — renforcer l'idée que la différence est une richesse, pas un problème.
Travailler avec le parent photocopieur sur ses besoins d'attachement non comblés. Ce comportement cache presque toujours une peur d'être insuffisant·e.
Proposer des rituels protégés dans le plan parental — des activités, des traditions qui appartiennent explicitement à chaque foyer et ne sont pas négociables.
En résumé (pour ceux qui ont scrollé jusqu'ici 👋)
Quand un parent copie l'autre de façon compulsive, les adultes vivent de la frustration. Les enfants, eux, vivent de la confusion identitaire, des conflits de loyauté et une perte de sécurité.
Ce dont ils ont besoin, c'est simple : deux zones distinctes. Deux adultes authentiques. Un enfant qui a la permission d'être bien partout.
La meilleure chose que vous puissiez faire pour vos enfants, ce n'est pas de gagner la compétition. C'est de sortir du jeu et d'assumer pleinement qui vous êtes.
Parce qu'à la fin, c'est ça que les enfants gardent. Pas l'activité. Pas le musée. Pas les pancakes en étoile.
Vous.
Vous naviguez dans une coparentalité qui ressemble à une émission de téléréalité dont vous n'avez pas signé le contrat? Je vous accompagne — avec bienveillance et sans jugement. [email protected]
© Chloé Forbes-Forbes Method — Reproduction autorisée avec mention de la source. Et non, copier cet article sans crédit ne serait pas très approprié vu le sujet. 😉
