
Professionnelle, atypique et assumée.
On m'a dit que mes tatouages, mon piercing et mes sacres allaient me coûter ma crédibilité. Voilà ce que j'ai à répondre à ça — et ce que ça m'a appris sur ce que le self-love veut vraiment dire.
D'où je viens
Je étais barmaid avant d'être thérapeute. Pas dans une vie parallèle, pas dans un passé que je cache — dans quelques chapitres de ma vie, ceux qui m'ont fait grandir. Derrière un bar, t'apprends vite à lire le monde. T'apprends à écouter quelqu'un qui parle sans vraiment parler. T'apprends que les gens ont besoin d'être vus bien avant d'avoir besoin d'être conseillés. C'est là que j'ai commencé à comprendre ce que ça voulait dire, accompagner.
Je viens aussi d'une famille qui ne me ressemble pas — pas dans les valeurs, pas dans la vision du monde, pas dans ce qu'on considère comme une vie réussie. J'ai grandi avec des gens gentils et d’autres moins. Je suis no-contact avec ma mère et ceux qui l’ont protéger. Et cette disonance-là, entre ce que j'étais et ce qu'on attendait de moi, elle m'a obligée à me définir par moi-même. À décider, très tôt, qui j'allais être quand personne ne regardait. Je suis divorcée aussi. Et je pourrais en faire une honte, une case cochée dans la colonne des «échecs», mais je refuse. Parce que reconnaître qu'une relation ne nous convient plus, c'est un acte de lucidité, pas un aveu de défaite.
On m’attaque avec mon passé. On invente une narrative qui me définit comme étant une femme brisée.
Tout ce que j'ai traversé — le bar, la famille, le divorce — c'est pas grâce ça que je suis bonne dans ce que je fais. C'est en partie malgré ça. Plusieurs on essayé de me discréditer ou d’éteindre ce qui brille en moi.
Le problème avec le moule
On me l'a dit franchement, parfois avec une bienveillance maladroite, parfois avec un petit sourire condescendant : «Avec ton look, les gens ne te prendront pas au sérieux.» Les tatouages. Le nose piercing. Le fait que je sacre dans une conversation. Comme si la crédibilité était une question de surface. Comme si la relation d’aide demandait de ressembler à une brochure corporative.
J'ai pas étudié en psychologie pour devenir un robot ou une femme à chignon serré qui se prend pour la vérité incarnée. J'ai étudié pour comprendre. Pour apprendre. Pour être capable de me tenir en face de quelqu'un et de lui dire, pour vrai : je te vois, je t'entends, et t'as pas à traverser ça tout seul. Mes tatouages font partie de moi autant que mes diplômes. Et si je prononce un sacre, c'est parce que je suis humaine — pas parce que je suis incompétente.
On a un problème collectif avec le jugement. On confond l'apparence avec la valeur. On regarde l'emballage et on croit avoir tout compris sur le contenu. C'est rapide, c'est confortable — et c'est paresseux. Les compétences, ça se voit pas dans une coupe de cheveux. Ça se voit dans la qualité de la présence. Dans la capacité à créer un espace où l'autre peut souffler, se déposer, recommencer à croire que ça peut aller mieux. C'est ça, le vrai travail. Pas le code vestimentaire.
L'être avant le paraître
J'aurais pu jouer le jeu. Me lisser, me neutraliser, choisir une version de moi plus facile à digérer pour ceux qui ont besoin de cases. Me conformer aux demandes que le Québec a fait, refaire mes études et continuer mon parcours pour devenir neuropsychologue. Et à mon tour mettre des étiquettes sur les autres, cocher des cases et les renvoyer dans le système de santé ou d’éducation et leur souhaiter bonne chance. Mais vivre pour le paraître, c'est épuisant. Et c'est vide. Ce que je priorise, c'est l'être — qui je suis vraiment, dans une pièce, avec quelqu'un en face de moi. Pas ce que j'ai l'air d'être sur une carte professionnelle. Et donner la place à l’autre d’être qui elle est, avoir la certitude que je serai présente pour elle pendant qu’elle fait du travaille sur elle-même.
J'ai parti mon entreprise en santé mentale pour accompagner ceux et celles qui ont gardé l'espoir — l'espoir de pouvoir aimer et être aimé·e, de se réconcilier avec eux-mêmes, de vivre une vie qui leur ressemble enfin. Ce travail-là demande de la présence vraie. De l'authenticité. Et de savoir, soi-même, ce que ça coûte de se reconstruire quand le monde autour de toi t'a longtemps regardé de travers.
Je peux pas demander à mes clients de s'accepter si moi je passe mes journées à m'excuser d'exister comme j'existe.
Ce que le self-love veut vraiment dire
Le self-love, c'est pas des bains de mousse et des affirmations positives. C'est pas non plus ignorer les critiques et vivre dans une bulle où tout le monde t'applaudit. Le vrai self-love, c'est plus exigeant que ça — et plus libérateur.
C'est être capable d'entendre une critique externe sans s'effondrer et sans se fermer. La recevoir. L'examiner honnêtement. Garder ce qui est utile, laisser aller le reste. C'est cesser d'attendre que les autres nous valident pour savoir si on vaut quelque chose. Parce que tant qu'on cherche cette confirmation à l'extérieur de soi, on reste à la merci du regard des autres — et ce regard-là change selon les jours, les humeurs, les préjugés de celui ou celle qui pose les yeux sur toi.
Ce qu'on pense de soi compte infiniment plus que ce que les autres en pensent. Pas parce qu'on devrait être imperméable au monde — mais parce que c'est notre vie qu'on vit. C'est avec soi-même qu'on se lève chaque matin. Et si on attend l'approbation externe pour se sentir légitime, on risque d'attendre longtemps.
Le tri naturel
Je suis bien dans ma peau. Pas parfaite, pas sans doutes, mais bien. Et j'attire naturellement une clientèle qui veut l'être dans la leur — des gens qui cherchent quelqu'un de vrai, pas quelqu'un de lisse. Des gens qui ont besoin de voir que c'est possible d'être complexe, d'avoir un parcours tordu, et de s'en sortir debout. Des gens de tous âges se présentent à mes bureaux. J’en suis fière. Ils savent que la sagesse n’a pas d’âge. Je me fais respecter et j’éduque des gens qui ont le double de mon âge parfois. Car eux ont pas encore trouvé les mots justes.
Alors si mon apparence dérange, si ma façon d'être ne correspond pas à l'image que quelqu’un se fait d'une professionnelle — parfait. Ça fait le tri.
Moi, je reste. Telle quelle. J’ai étudié fort pour être ici. Je la prends ma place.
