
Nos amitiés parlent plus fort qu'on pense (et nos enfants écoutent tout)
Je vais te raconter une scène banale. On est dans la file au IGA avec ma belle-fille. Devant nous, une femme attend, les cheveux épais, ondulés, magnifiques. Je me penche vers elle et je lui dis « Regarde les beaux cheveux de la maman en avant ! » Un peu plus loin, une autre femme sort de sa voiture, allure impeccable, démarche assurée. « Elle a l'air tellement élégante! Sa robe est wow, elle rayonne la belle madame. »
C'est tout. Rien de dramatique. Mais c'est un choix que je fais consciemment, chaque fois que l'occasion se présente.
Parce que je sais ce qui se passe dans bien des chars, des cuisines, des groupes d'amies, quand les enfants sont dans le coin sans qu'on s'en rende compte : « As-tu vu son linge ? » « Elle a donc ben pris de la place. » « Je sais pas c'est qui qui l'a coiffée à matin. » On rit, on relâche la pression, on se sent proches en critiquant ensemble. Sauf que nos enfants, eux, ils captent le message en dessous : les femmes sont en compétition. Il faut se comparer, pis souvent, perdre.
Ce qu'on transmet sans le vouloir
Les amitiés qu'on entretient, la manière dont on parle des autres devant nos enfants, ça finit par façonner leur rapport aux relations, ben avant qu'ils comprennent ce qu'est un couple. Un enfant qui grandit en entendant sa mère décortiquer chaque femme qui croise son chemin apprend deux choses en même temps : que la valeur d'une femme se mesure au regard des autres, et que la loyauté entre amies passe souvent par le dénigrement d'une tierce personne.
Pour les filles, ça plante une graine de compétition qui va refaire surface plus tard dans leurs propres amitiés, pis parfois dans leur couple, sous forme de jalousie ou d'insécurité chronique. Pour les garçons, ça normalise une vision où les femmes se jaugent entre elles au lieu de se soutenir, une dynamique qu'ils vont ensuite chercher, sans le savoir, chez leur future partenaire.
Et dans le couple lui-même ? Un partenaire qui entend son conjoint ou sa conjointe critiquer systématiquement les autres apprend vite qu'il est probablement lui aussi disséqué de la même façon dès qu'il a le dos tourné. Ça mine la confiance de manière sournoise, sans qu'on mette jamais le doigt dessus.
Le contre-modèle, concrètement
Ce que je propose, c'est pas de la pensée magique ou de la positivité toxique. C'est un entraînement, comme un muscle qu'on active à répétition :
Nommer la beauté ou la compétence d'une autre femme à voix haute, devant les enfants, sans arrière-pensée. Ses cheveux, son style, sa confiance, sa façon de parler à ses enfants dans le parc.
Refuser l'invitation à la critique quand une amie embarque là-dedans. Pas besoin de faire la morale, un simple « Ah, je la connais pas, mais bon » suffit à casser le pattern.
Célébrer une autre femme devant son conjoint, plutôt que de la comparer défavorablement à soi-même. Ça enlève d'un coup toute logique de compétition dans le couple.
C'est pas compliqué à faire. C'est juste inhabituel, parce qu'on a été élevées, plusieurs d'entre nous, dans une culture où la solidarité féminine passait souvent par la critique commune d'une autre.
Ça va plus loin que l'apparence
Pis attention, c'est pas juste une histoire de beaux cheveux ou d'allure élégante. Le piège, si on reste juste là-dessus, c'est de renvoyer le message que la seule chose qui compte chez une femme, c'est le look. Ce qui m'intéresse encore plus, c'est de nommer la compétence, l'intelligence, le mérite.
Quand je présente une amie à mes enfants, je vais dire un truc du genre « Elle est tellement intelligente et attentionnée, elle a fait beaucoup d’années d'école pour pouvoir aider les gens à survivre au cancer. » Pas juste « elle est fine », ou « elle est belle ». Je nomme le travail, les études, l'impact concret qu'elle a dans la vie du monde.
Même chose pour mon amie d’enfance. « Savais-tu que Flo a gagné des prix parce qu'elle était bonne à l'école ? » Un petit fait, lancé comme ça, en passant, mais qui installe dans la tête de mes enfants l'idée que la réussite d'une fille, c'est quelque chose qu'on célèbre à voix haute, pas quelque chose qu'on garde pour soi ou qu'on minimise.
Ou encore la mamans ce C et M qui crée des outils pour d'autres entrepreneurs, parce qu'elle est tellement bonne en maths que pour elle, c'est facile. Je pourrais me contenter d'un vague « elle travaille en maths ». Mais non, je précise qu'elle excelle, que c'est une force chez elle, que c'est correct, même souhaitable, qu'une femme soit célébré pour son intellecte et pour son désir d’aider les autres.
Ces phrases-là prennent trois secondes à dire. Mais elles font tout un travail en arrière-plan : elles montrent à nos enfants que l'intelligence, la persévérance et le talent d'une femme méritent d'être nommés avec autant d'enthousiasme que sa beauté, sinon plus. Pour les filles, ça élargit la définition de ce qui est admirable. Pour les garçons, ça les habitue à voir la compétence féminine comme un fait normal, pas comme une exception qu'on souligne avec surprise.
Le vrai objectif
L'idée, n’'est pas de prétendre que tout le monde est parfait ou de jamais avoir d'opinion. C'est de montrer à nos enfants, filles comme garçons, qu'on peut admirer une femme sans se sentir menacée, et qu'un couple solide, ça se bâtit pas sur la comparaison, mais sur la conviction profonde qu'il y a de la place pour tout le monde.
La prochaine fois que tu es dans une file d'épicerie avec ton enfant, essaie-le. Nomme quelque chose de beau chez une inconnue. La prochaine fois que tu présentes une amie, va au-delà du « elle est fine » et nomme ce qu'elle a accompli. C'est de tout petits gestes. Mais répétés assez souvent, c'est comme ça qu'on réécrit, une génération à la fois, ce qu'on pense être normal entre femmes, et ce qu'on attend d'un couple.
Chloé Forbes, B.A. Psyc Forbes Method [email protected]
