
Écœurantite aiguë : quand on devient expertes en problèmes
Un appel (affectueux, mais ferme) à la responsabilisation radicale
Je vais être honnête avec toi : j'ai une écœurantite aiguë. Ce n'est pas dans le DSM-5, je l'ai diagnostiquée moi-même, mais les symptômes sont assez clairs. Mes yeux roulent tout seuls. Je soupire avant même que la phrase finisse. Et j'ai développé une allergie sévère au fameux « oui, mais… ».
De quoi je parle ? De ces conversations entre femmes (au brunch, dans le groupe Facebook, au party de bureau) où chacune arrive avec son problème, où on renchérit, où on compare, où on s'indigne ensemble… et où personne ne repart avec une seule piste de solution. On repart validées, oui. Mais pas plus avancées.
Et avant que tu me lances des tomates : j'ai été cette femme-là. Après mon divorce, j'aurais pu donner des conférences sur tout ce qui n'allait pas dans ma vie. J'avais les preuves, les exemples, les témoins. Ce qui me manquait, c'était une seule question : ok, et maintenant, qu'est-ce que JE fais avec ça ?
Le club des expertes en problèmes
Tu le connais, ce club-là. Tu en fais peut-être même partie (moi, j'ai encore ma carte de membre dans un tiroir, au cas où).
Les règles sont simples. Quelqu'un nomme un problème. Une autre répond « bien moi, c'est pire ». Une troisième ajoute une anecdote encore plus révoltante. Si par malheur quelqu'une ose proposer une solution, on lui répond qu'elle ne comprend pas, que c'est plus compliqué que ça, que « tu ne connais pas mon chum / ma belle-mère / mon boss ».
Le problème, ce n'est pas qu'on parle de nos difficultés. Le problème, c'est quand la plainte devient un mode de vie, une façon de créer des liens, une identité.
Ventiler, ce n'est pas ruminer
Je veux être claire : ventiler, c'est sain. Avoir besoin d'être entendue, c'est humain. Je ne te demande pas de devenir une coach motivatrice qui répond « pense positif ! » à une amie qui pleure. Personne n'a besoin de ça.
Mais il y a une différence entre ventiler et ruminer. Ventiler, ça soulage et ça finit par se déposer. Ruminer, ça tourne en rond et ça grossit à chaque tour.
La recherche a même un nom pour ce qu'on fait en gang : la co-rumination. Les travaux de la psychologue Amanda Rose, à partir du début des années 2000, montrent que discuter longuement et à répétition de nos problèmes avec une amie renforce le lien d'amitié… mais est aussi associé à plus d'anxiété et de symptômes dépressifs. Autrement dit, on se rapproche en s'enfonçant ensemble. Charmant, non ?
Pourquoi on reste coincées là
Parce que, soyons franches, la plainte a des avantages. Elle nous donne de la validation. Elle nous fait sentir appartenir au groupe. Et surtout, elle nous protège de quelque chose de bien plus inconfortable : l'action.
Si c'est la faute de mon ex, du système, de mon chum ou de la météo, alors je n'ai pas à changer. Je n'ai pas à avoir une conversation difficile. Je n'ai pas à mettre une limite. Je n'ai pas à risquer de me tromper.
On a aussi souvent appris, comme femmes, que l'empathie partagée était la monnaie de l'amitié. Être celle qui comprend, qui compatit, qui en rajoute. Proposer une solution, c'était presque impoli.
Responsabilisation, pas culpabilisation
Ici, je veux mettre une nuance importante, parce que je te vois venir.
La charge mentale existe. Les inégalités existent. Les systèmes (tribunaux, DPJ, santé) ont des failles bien réelles, et j'en parle souvent ici. Ce n'est pas « de ta faute » si ton ex ne respecte pas l'entente de garde ou si ton employeur est déraisonnable.
La responsabilisation radicale, ce n'est pas dire que tout est de ta faute. C'est reconnaître que, peu importe ce qui t'arrive, tu es responsable de ta réponse. En psychologie, on parle de locus de contrôle : est-ce que je crois que ma vie est principalement dirigée par des forces extérieures, ou que j'ai une part d'influence sur ce qui m'arrive ? Les gens qui se perçoivent comme ayant une part de contrôle ont tendance à mieux s'adapter, à mieux s'en sortir.
Je ne contrôle pas tout. Mais je ne suis jamais complètement impuissante. Et ça, c'est une excellente nouvelle.
La responsabilisation radicale, concrètement
Quelques questions que je me pose (et que je pose à mes clientes) quand je me sens glisser dans le club :
Qu'est-ce qui m'appartient là-dedans ? Pas pour me taper sur la tête, mais pour trouver où j'ai du pouvoir.
Est-ce que je veux être entendue ou aidée ? Celle-là est magique entre amies. Dis-le d'avance : « J'ai juste besoin de ventiler 10 minutes » ou « Aide-moi à trouver quoi faire ». Tout le monde respire mieux.
Qu'est-ce que je peux faire d'ici vendredi ? Pas régler toute ma vie. Un seul petit geste concret. Un courriel, une limite, un rendez-vous.
Est-ce que j'ai déjà raconté cette histoire-là plus de trois fois ? Si oui, ce n'est probablement plus de la ventilation. C'est une boucle.
Et si tu veux vraiment changer la culture autour de toi, deviens l'amie qui pose la question avec douceur : « Ok, je t'entends. Qu'est-ce que tu aimerais faire avec ça ? » Tu vas peut-être recevoir un regard noir la première fois. Ce n'est pas grave. Tu viens de semer quelque chose.
Et dans le couple ?
C'est là que je vois le plus de dégâts, dans ma pratique. La plainte chronique entre amies finit souvent par déborder à la maison. On arrive avec « tu ne fais jamais rien » au lieu de « j'ai besoin d'aide avec les lunchs le mardi ».
Les recherches de John Gottman sur les couples font d'ailleurs une distinction très utile : se plaindre d'un comportement précis, c'est normal et même sain. Critiquer la personne au complet (« t'es égoïste », « t'es toujours comme ça »), c'est corrosif. Gottman recommande ce qu'il appelle un démarrage en douceur : nommer ce que je ressens, ce dont j'ai besoin, sans attaque.
Passer de la plainte à la demande, c'est de la responsabilisation radicale appliquée à l'amour. C'est accepter que mon besoin, c'est à moi de le nommer clairement. Mon partenaire n'est pas devin (même si on aimerait bien, des fois).
En terminant
Je n'écris pas ce texte pour juger les femmes. J'écris pour nous. Parce que je crois profondément qu'on est capables de bien plus que d'être d'excellentes analystes de nos malheurs. On est capables de bâtir, de réparer, de choisir.
Alors la prochaine fois que tu sens l'écœurantite monter (chez toi ou chez les autres), pose-toi la question : est-ce que je veux avoir raison sur mon problème, ou est-ce que je veux m'en sortir ?
Si tu sens que tu tournes en rond et que tu aimerais être accompagnée pour passer de la plainte à l'action, que ce soit dans ta vie personnelle ou dans ton couple, c'est exactement le genre de travail que je fais chez Forbes Method. On répare le toit avant qu'il pleuve, ensemble.
Chloé Forbes, B.A. Psyc Intervenante psychosociale | Forbes Method [email protected]
Sources : Rose, A. J. (2002). Co-rumination in the friendships of girls and boys. Child Development, 73(6). Rotter, J. B. (1966). Generalized expectancies for internal versus external control of reinforcement. Psychological Monographs, 80(1). Gottman, J. M. et Silver, N. (1999). The Seven Principles for Making Marriage Work.
