La co-parentalité en contexte d'abus : arrêtons de protéger le système au détriment des enfants
Lettre d'opinion — Forbes Method
Il y a une conversation qu'on n'a pas encore assez, au Québec. Une conversation inconfortable, qui dérange des certitudes juridiques bien installées et des politiques familiales pensées en chambre, loin du quotidien de ceux qui les vivent.
La voici : les conflits post-séparation, dans bien des cas, ne sont pas de nouveaux conflits. Ils sont la continuation d'une dynamique d'abus déjà en place.
Et forcer la co-parentalité dans ce contexte-là, ce n'est pas de la neutralité. C'est de la complicité.
L'enfant n'est plus à protéger. Il est devenu une arme.
On aime se raconter que le droit de la famille protège les enfants. Qu'au centre de chaque décision se trouve leur intérêt supérieur. C'est beau, sur papier.
Mais dans les bureaux de thérapeutes, dans les confessions chuchotées aux beaux-parents, dans les larmes des enfants qui ne savent pas encore mettre de mots sur ce qu'ils vivent — la réalité ressemble à autre chose.
Quand un parent continue d'exercer un contrôle coercitif sur l'autre parent à travers les enfants, ce n'est plus de la parentalité. C'est de la manipulation instrumentalisée. L'enfant devient le messager, le rapporteur, le levier. Il apprend très tôt que son amour est monnayable. Que sa loyauté se mérite, sous la menace.
Et le système, lui, regarde.
Les signalements disparaissent dans le silence
Je ne parle pas en théorie. Je parle d'enfants qui ont eu le courage de lever la main. Qui ont fait confiance à des adultes en position d'autorité. Qui se sont confiés parce qu'on leur avait dit : on est là pour toi.
Et qui ont ensuite vu ces confidences se retourner contre eux.
Des plaintes qui n'aboutissent pas. Des intervenantes qui informent le parent abuseur du contenu des révélations. Des enfants qui rentrent à la maison avec un sourire forcé pendant quelques semaines — le temps que la tempête passe — et qui paient ensuite le prix de leur propre courage.
On brise des enfants deux fois : une première fois dans leur foyer, et une deuxième fois dans le bureau de ceux qui étaient censés les protéger.
L'isolement s'installe. Les amitiés se sabotent. La famille se tait. Et l'enfant apprend la leçon la plus dangereuse qui soit : faire confiance, c'est risqué. Se taire, c'est survivre.
« Mais c'est ta mère. Elle t'aime. »
Oui. On nous dit ça. À ceux qui ont grandi dans des foyers où l'amour ressemblait à de la peur, où la tendresse était suivie de punitions, où exister trop fort était dangereux.
Elle t'aime à sa façon. C'est quand même ta mère.
Je vais être directe : un lien biologique ne confère pas automatiquement le droit d'élever un enfant. Aimer quelqu'un, ça s'apprend. Ça se travaille. Et quand on n'a pas ces outils — pour des raisons qui peuvent être profondes et légitimes — on peut tout de même faire des ravages.
Avoir de la compassion pour un parent qui n'a pas appris à aimer sainement, c'est humain. C'est même sain.
Mais cette compassion ne doit jamais être portée sur le dos de l'enfant.
La co-parentalité forcée : un mythe bien intentionné
Le modèle de co-parentalité part d'un bon principe : deux parents impliqués, un enfant ancré dans ses deux univers. Dans un contexte sain, c'est une richesse.
Mais dans un contexte d'abus, c'est une sentence.
Forcer deux personnes à co-gérer une vie d'enfant, alors que l'une d'elles a passé des années à contrôler, manipuler ou terroriser l'autre — et parfois l'enfant lui-même — c'est demander à la victime de rester en relation avec son agresseur. Indéfiniment. Avec des enfants comme zone de contact permanente.
Ce n'est pas de la neutralité. Ce n'est pas de l'équité. C'est ignorer la dynamique de pouvoir qui structure tout le reste.
Québec, il est temps de parler de parentalité parallèle
La parentalité parallèle (parallel parenting) existe. Elle est documentée, elle est pratiquée ailleurs, elle donne des résultats.
Son principe : chaque parent exerce son autorité parentale de façon autonome, dans sa propre sphère. Zéro contact direct entre les adultes. Zéro négociation qui devient un terrain de manipulation. Communication écrite, encadrée, minimale.
L'enfant peut avoir accès à ses deux parents — quand c'est sécuritaire — sans être le pont entre deux personnes en guerre.
Ce modèle n'est pas une capitulation. C'est une reconnaissance lucide que certaines dynamiques ne se réparent pas autour d'un tableau de garde partagé.
Au Québec, nous avons besoin que cette option soit reconnue, enseignée, offerte et appliquée par nos tribunaux, nos travailleuses sociales, nos médiateurs familiaux.
Ce que je demande
Je ne demande pas qu'on coupe tous les liens entre un parent et son enfant sur la base d'une seule plainte. Je ne demande pas l'impunité ni la vengeance.
Je demande qu'on arrête de faire semblant que le lien biologique prime sur la sécurité d'un enfant.
Je demande qu'on forme les intervenant·es à reconnaître la coercition, le contrôle et l'abus psychologique — pas seulement les bleus visibles.
Je demande qu'on protège les enfants qui font confiance au système, plutôt que de les renvoyer dans la gueule du loup avec un compte-rendu de leur confidence dans les mains du parent abuseur.
Je demande qu'on arrête de produire des adultes qui passeront le reste de leur vie en thérapie à essayer de comprendre pourquoi personne n'a rien vu.
Parce que des fois, les gens ont vu. Et ils ont quand même regardé ailleurs.
Ces enfants méritaient mieux. Ceux d'aujourd'hui aussi.
— Chloé Forbes, BA Psyc | Fondatrice, Forbes Method
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