
Les chicanes d'amies, c'est pas la fin du monde (mais « c'est pas grave », c'est pas une réponse non plus)
Les chicanes d'amies, c'est pas la fin du monde (mais « c'est pas grave », c'est pas une réponse non plus)
Dans les dernières semaines, ma belle-fille s'est chicanée avec sa best. C'est arrivé pendant qu'elle était chez son autre parent, alors je n'ai rien su sur le coup. C'est à son retour à la maison, quelques jours plus tard, qu'elle m'a tout raconté. Le genre de chicane qui, à cet âge-là, ressemble à un tremblement de terre : « on se parle plus », « elle est plus mon amie », « j'veux plus jamais retourner à l'école ».
Le fait qu'elle ait attendu pour m'en parler m'a touchée. Elle aurait pu garder ça pour elle. Elle a choisi de revenir vers moi avec ça.
On s'est assises. Pas pour régler ça à sa place, pas pour lui dire quoi faire. Juste pour l'écouter. Et en parlant, tranquillement, c'est elle qui a trouvé des pistes de solution. Elle a nommé ce qui l'avait blessée, elle a reconnu sa part aussi, et elle a imaginé comment elle pourrait en reparler avec son amie.
Ensuite, j'ai écrit à la mère de son amie. Pas pour régler le conflit entre adultes, ni pour savoir qui avait raison, mais pour offrir aux filles un moment pour se parler en dehors de l'école. Loin des regards, loin de la cour de récré, dans un contexte où elles pouvaient prendre le temps de se comprendre.
Je lui ai expliqué quelque chose que j'aurais aimé entendre à son âge : c'est correct, les conflits. Même avec quelqu'un qu'on aime beaucoup. Surtout avec quelqu'un qu'on aime beaucoup, en fait. Une chicane ne veut pas dire que l'amitié est finie. Ça veut dire que deux personnes différentes essaient de cohabiter dans la même relation. Et après une chicane, on peut faire réparation.
Le conflit n'est pas le problème, c'est l'absence de réparation qui l'est
On a souvent tendance, comme adultes, à vouloir éviter le conflit à nos enfants. On veut que ça arrête, vite. Mais un enfant qui apprend qu'on peut se chicaner, se parler, s'excuser et se retrouver apprend une des compétences relationnelles les plus précieuses de sa vie.
La réparation, c'est ça : revenir vers l'autre, nommer ce qui s'est passé, reconnaître l'impact, et choisir ensemble comment on continue. C'est exactement ce que j'accompagne chez les couples dans mon bureau. Et je vous confie un petit secret professionnel : les adultes qui ont de la misère avec ça aujourd'hui sont souvent des enfants à qui on n'a jamais montré comment faire.
Quand l'école force l'amitié
Je vais être honnête, c'est là que je décroche un peu.
Les écoles font de leur mieux avec les ressources qu'elles ont, et je le reconnais. Mais certaines interventions, même bien intentionnées, envoient un message pas mal tordu. On force deux enfants à « faire la paix », à s'asseoir ensemble, à jouer ensemble, à se dire qu'elles sont amies, même quand la relation est rendue malsaine. Même quand l'une des deux se fait rabaisser, contrôler ou exclure à répétition.
Le message que l'enfant reçoit ? Tes limites comptent moins que la paix apparente. Ton malaise dérange. Endure.
Réparer une relation, c'est une chose. Obliger un enfant à rester dans une relation qui lui fait mal, c'en est une autre. Apprendre à nos jeunes à faire la différence entre un conflit normal et une dynamique malsaine, c'est leur donner des outils pour toute leur vie amoureuse, amicale et professionnelle. Parce que l'enfant qui apprend à endurer à 9 ans devient souvent l'adulte qui endure à 35.
À l'inverse, quand les adultes créent un espace sécuritaire pour que les enfants se parlent, à leur rythme et à l'extérieur de l'école, on leur montre que la réparation se choisit. Elle ne s'impose pas.
« C'est pas grave » : la petite phrase qui fait beaucoup de dégâts
On l'a toutes et tous dit. Moi la première. C'est sorti tout seul, avec les meilleures intentions du monde, pour consoler, pour dédramatiser, pour passer à autre chose.
Mais pour l'enfant, « c'est pas grave » veut souvent dire : ce que tu ressens n'est pas légitime. Ou pire : je ne te crois pas vraiment.
Pourtant, pour elle, c'est grave. Pas grave à l'échelle de nos hypothèques et de nos rendez-vous chez le dentiste, mais grave à l'échelle de son monde à elle. Et c'est son monde qui compte, à ce moment-là.
Même chose quand on doute d'eux : « t'es sûre que c'est ça qui s'est passé ? », « t'as dû faire quelque chose toi aussi ». Il y a un temps pour explorer leur part de responsabilité, et ce temps-là vient après qu'ils se soient sentis entendus. Pas avant.
Ils se confient quand ils se sentent vus
Nos enfants ne viennent pas nous parler parce qu'on a toutes les réponses. Ils viennent nous parler quand ils sentent qu'ils vont être écoutés, vus et crus. Quand ils savent qu'on ne minimisera pas, qu'on ne partira pas en peur, et qu'on ne réglera pas tout à leur place.
Chaque fois qu'on accueille une petite chicane d'amies avec sérieux, on dépose un bloc dans la fondation. Le jour où ce sera une vraie grosse affaire, ils sauront qu'ils peuvent venir nous voir. C'est ça, réparer le toit avant qu'il pleuve.
Et nous, les adultes, dans tout ça ?
C'est ici que ça devient inconfortable (désolée d'avance). Nos enfants apprennent bien plus en nous regardant qu'en nous écoutant. Si on veut qu'ils sachent gérer un conflit, il faut qu'ils nous voient le faire.
Ça veut dire parler de comment on résout nos propres problèmes. Leur dire : « Hier, j'ai été bête avec ton père, je suis allée m'excuser. » Ou : « Je me suis chicanée avec mon amie, on s'est parlé et on s'est comprises. » Ou même : « J'ai décidé de prendre de la distance avec une personne parce que la relation me faisait du mal. »
Quand on normalise le conflit et la réparation dans notre propre vie, on leur donne la permission de vivre la même chose sans honte.
Quelques pistes pour la prochaine chicane
Écoutez avant de conseiller. Souvent, l'enfant a juste besoin de vider son sac avant de pouvoir réfléchir.
Nommez l'émotion plutôt que de la minimiser. « Ça a l'air de t'avoir vraiment fait de la peine » ouvre bien plus de portes que « voyons, c'est pas grave ».
Posez des questions plutôt que de donner des solutions. « Qu'est-ce que tu aimerais qui se passe ? » laisse l'enfant trouver sa propre voie.
Aidez-le à faire la différence entre un conflit normal et une relation qui fait mal. Une amitié où on se chicane parfois, c'est normal. Une amitié où on a peur, où on se sent petit ou contrôlé, c'est autre chose.
Et racontez vos propres réparations. Vos enfants ont besoin de savoir que les adultes aussi se trompent, s'excusent et recommencent.
Les filles ont pu se voir et se parler en dehors de l'école. Ça n'a pas été parfait, mais elles ont réparé. Et moi, j'ai réalisé une fois de plus que notre plus grand rôle, comme adultes, ce n'est pas d'empêcher les tempêtes. C'est d'être le port sécuritaire où ils savent qu'ils peuvent revenir, même quelques jours plus tard, même d'une autre maison.
Chloé Forbes, B.A. Psyc
Forbes Method | [email protected]
